Carnet de route

Voyage intérieur

Le 13/12/2012 par Loye Clément

Jeudi matin, il est 7h11, j’entends du bruit dans le couloir et un halo de lumière encadre la porte de la cave. A 6h58 déjà j’avais entre-aperçu de la lumière, comme presque tous les matins d’ailleurs. Le même pas lourd, le même claquement de porte, le même bruit de pédalier qui tape dans les marches d’escalier…
Le barillet de la porte tremble, une clef tourne dans la serrure et d’un coup de charnières, la lumière pénètre dans ma petite pièce. Des objets autour de moi sont déplacés jusque dans le couloir. Bâtons, raquettes, boots et enfin c’est à mon tour de sortir de la cave. Les charnières referment la porte, la clef tourne à nouveau dans la serrure, une main m’enserre, un bras m’enveloppe, quelqu’un m’emporte.
Avant de voir enfin la lumière du jour, j’aurai percuté une marche d’escalier, un mur, un plafond… J’aurai entendu deux jurons.
Comme à chacune de mes sorties, une fois passé la porte du bâtiment, je suis saisi par le froid qui contraste avec la chaleur constante de ma cave. Ce matin plus particulièrement, il ne doit pas faire plus de -5°C…
Je me fais déposer dans un coffre, mal calé, je m’effondre au premier virage de la voiture et vient me coincer entre deux sièges. Dix minutes plus tard, on me transfert dans un autre coffre, je ne serai pas seul pour ce second voyage, deux paires de ski m’accompagnent. Fines et légères, elles me regardent d’un air dédaigneux. Je perçois leurs ricanements et leurs moqueries, sur ma taille, mon poids, mes éraflures… Il en va ainsi depuis années, mais je sais ce que l’on attend de moi et ce que j’aurai à faire pour prouver que même avec ma large semelle noire je peux être l’égal de ces fines spatules.

 

8h15, je suis sorti de la voiture, planté dans un tas de neige, ressorti, déneigé, collé contre un sac à dos puis enserré par deux lanières au niveau d’une de mes fixations. J’appréhende déjà les premières minutes où je vais devoir me réhabituer au mouvement de balancier du corps de mon porteur qui me donne toujours un peu la nausée. Samedi dernier, lors de ma première sortie depuis le mois de mars dernier, il m’a fallu pratiquement une heure avant que passe cette sensation désagréable d’être un surf des mers flottant sur des vaguelettes. Alors que de gros rouleaux fracassants réveillent l’esprit et développent les plus belles sensations de glisse.

 

Je crois n’avoir jamais aussi mal débuté une sortie. D’une part parce que je sens que mon porteur souffre de ma présence sur les pentes raides et profondément enneigées de notre parcours. Mais aussi parce que son slalom entre les arbres ne suffit pas à m’empêcher d’être frappé, fouetté, agrippé par des branches, des aiguilles et même des troncs. La sortie s’annonce douloureuse pour moi…

 

A peine 45mn de progression, je me trouve décroché du sac à dos pour ma première descente. Le couloir est pentu et je n’en vois pas le bas, mais c’est simplement parce que de nombreux arbres s’y sont installés. Descendre dans une forêt, voilà qui ressemble à s’y méprendre à du ski vosgien… Mon porteur s’étant délesté de mon poids, c’est moi cette fois-ci qui vais devoir supporter le sien. Il enfile ses pieds dans mes fixations, clipe les attaches et commence à dévaler la pente. La neige est poudreuse et même si j’en emporte une partie avec moi, je parviens à flotter à sa surface. Les virages sont serrés et parfois proches des troncs d’arbres, mais la sensation de glisse me fait littéralement planer. Malheureusement les run’s sont très courts, il semble que l’itinéraire ne soit pas toujours facile à anticiper. D’ailleurs me voilà confronté aux premières difficultés. Quelques branches restées juste sous la surface de la neige frottent ma semelle et ce sont même parfois des rochers qui m’agressent. Ces rochers se font d’ailleurs de plus en plus présents et prennent parfois l’aspect de petites barres rocheuses. J’en vois qui me surplombent, mais j’en vois aussi passer en dessous de moi, lorsqu’on me les fait sauter. Les réceptions sont parfois difficiles pour moi, mais j’aime ressentir ces sensations de vol…

 

Fin de la première descente, je me retrouve à nouveau fixé au sac à dos et lors la deuxième montée, je suis, comme à la première, malmené par les nombreux arbres qui nous entourent. Mon porteur a beau se baisser pour m’en éviter au maximum, sa difficulté à progresser dans cette neige fraiche rend sa démarche très lourde et imprécise.

 

Près d’une heure d’ascension et nous parvenons au sommet du Ballon d’Alsace. Pour la première fois nous doublons les skieurs qui nous accompagnent, le ressaut final des corniches n’est pas un terrain favorable aux frêles skis et à leurs peaux de phoques bleues…
Au sommet un vent dantesque souffle sans discontinuer. Et mon profil est idéal pour qu’il m’emmène avec lui dans les airs. Heureusement je suis solidement accroché au sac à dos, mais je sens que mon porteur subit ma présence et la prise que j’offre au vent. Durant 15mn nous marchons ainsi jusqu’à venir s’abriter derrière un bosquet de hêtres solidement enracinés au sol.
Pour la deuxième fois je suis décroché du sac à dos et chaussé pour une descente. Les premiers mètres sont un vrai régal, il semble que l’on soit sur une ancienne piste de ski, aucuns arbres ne viennent couper nos courbes. Puis nous basculons à nouveau de la forêt. Plus dense, plus pentue et surtout plus rocheuse, cette fois-ci c’est certain, il s’agit bien de ski vosgien ! Un temps nous perdons nos compagnons qui cherchent l’itinéraire exact. Commence alors mon calvaire. Les barres rocheuses sont hautes et nombreuses. Pour autant je les descends, mais mes carres frottent contre les parois, ma semelle elle aussi s’y arrache. Puis ce sont les arbres couchés par le poids de la neige sur lesquels je dois passer qui me blessent. A plusieurs reprisent je m’arrête totalement enseveli sous l’épais manteau neigeux. Puis je suis décroché, porté, posé sur un tronc, à nouveau chaussé… Je vis un véritable calvaire, mais j’avance, toujours, je ne me laisse pas distancé par les skis qui eux aussi laissent des traces sur les nombreux obstacles de la descente.

 

Enfin nous rejoignons un chemin, celui de la cabane de Morteville. Nouvelle ascension, je sens mon porteur au bord de l’épuisement. Et la montée, bien que peu pentue est longue, très longue… Devant, les skis qui ne font qu’une légère trace dans la neige progressent vite, il faut dire que ceux qui les chaussent leurs imposent un rythme régulier et soutenu.

 

Nous sommes de retour au sommet, encore une fois. Une descente s’offre à nous, mais le vent n’a pas faibli… C’est donc à grands coups de bâtons que nous parvenons péniblement à glisser dans la pente face au vent. 

 

Dernière courte montée, mon porteur ne veut pas prendre le temps de m’attacher à son sac, il me prend donc sous son bras et commence marcher. Durant les 15m de cette montée, alors qu’il m’avait sous les yeux, il n’aura pas voulu voir dans quel état était ma semelle.

 

L’ultime descente est similaire aux premières avec en plus une traversée de route !

 

A notre retour à 13h45, alors que la voiture s’immobilise sur le parking, on me laisse dans le coffre. Je vais rester ainsi toute l’après-midi, dégoulinant de neige froide. Puis au soir, après un nouveau trajet en voiture, on me descend dans une cave mais qui n’est pas la mienne. Des dizaines de personnes sont présentes, serrées les unes contre les autres. On démonte mes fixations, me pose retourner sur une table et on m’ausculte. Alors que des doigts caressent les meurtrissures de ma semelle, je me sens scruté par toute l’assemblée qui m’entoure. Puis je sens une source de chaleur s’approcher de moi, de plus en plus forte, de plus en plus proche. Un fer rouge fait fondre sur ma semelle un filament de plastique. Mes nombreuses fissures se rebouchent. Un rasoir passe de près sur ma semelle et ébavure le plastique, puis un papier ponce. Petit à petit je retrouve ma planéité et ma plénitude…
Un dernier coup de lime sur mes carres et ce soir, après cette longue journée, on me redépose dans ma cave avant d’éteindre la lumière. C’est dans un noir opaque que j’ai alors pu me remémorer tous ces instants passés et souhaiter qu’au plus vite, Clément ait envie d’aller snowboarder.

 

 

Photos de la sortie : http://www.malicha.fr/photos/main.php?g2_itemId=9264
 







CLUB ALPIN FRANCAIS BELFORT

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